UN PHARE OU UN TRAIN ?

Publié le par ced

 

 

 

 

 

 

 

 

UN PHARE OU UN TRAIN ?

 

 

 

 

 

 

 

(petite nouvelle)

 

 

 

 

 

 

 




« Je ne peux pas te laisser comme ça. »



Ecrire des mots pour décrire des maux. Analyser, chercher, comprendre pour sortir du smog et peut-être trouver la lumière, le chemin, l’espoir, l’amour, le bonheur,...

Décrypter quelques messages encore obscurs, marcher au hasard et à tâtons, espérer on ne sait quoi, aimer on ne sait comment puis perdre pied quand tout se dérobe et tomber. S’accrocher au vide et tomber encore, comme dans un puits sans fond. Tomber vers les profondeurs les plus abyssales où la lumière n’est que le rêve irréel d’un songe qui n’existe pas.

Continuer à tomber, inévitablement. Voilà le seul chemin véritable, la seule voie qui soit. Il n’y a pas d’autre issue possible. Toute autre destination en dehors n’est qu’une pure illusion chimérique, une immaculée conception fantasmée par un esprit fou d’orgueil qui voudrait s’évader, s’échapper, s’envoler et oublier son enveloppe charnelle, matérielle, pesante.

Le bonheur est un conte de fée, l’amour est une romance, l’espoir est une fiction fantastique. Le dénouement est à sens unique, la sentence ne varie pas, la chute est inéluctable.

Tout tombe, tout coule. Il n’y a pas de flottaison, l’illusion ne dure qu’un instant et puis le temps s’écoule.

Je t’ai aimé, je m’en souviens et je suis tombé.

Tomber amoureux, c’est encore tomber. Tomber dans cette chute infinie où tout semble se transformer. Rien ne change même si tout paraît désormais différent mais c’est plus qu’une illusion car on y perd la raison. On quitte à jamais cet univers rationnel où chaque événement est déterminé à partir du précédent par une relation de cause à effet, pour continuer à tomber dans un prolongement infiniment plus vaste : l’univers réel, presque entièrement irrationnel et dans les méandres duquel la raison se perd.

Tomber toujours, tomber sans cesse, à cause de cette immense force gravitationnelle de la nature qui nous mène par le corps, nous emmène vers la mort et contre laquelle on ne peut rien sinon vivre, marcher, espérer, aimer et continuer à tomber…

La vie est une chute, l’issue fatale est la mort. Seuls les rêves flottent, parfois très haut, comme les idéaux.

J’ai rêvé de toi. La tête dans le creux de ton cou, un effluve imaginaire a envahi mes poumons et ma peau brûlait délicieusement. Ce fut le bonheur surréaliste d’un instant qui s’envola puis mon sang se glaça et mon cœur s’arrêta, tu n’étais pas là.



1



 

- « Ah ! Cyril ! Je te cherchais ! Viens !

 

- Quoi ?

 

- Viens! Je te dis ! Vite !

 

- Mais… Et si j’en ai pas envie ?

 

-  Mais viens vite ! Il faut que je te montre… »

 

Il me prend par le bras, me tire. Je me laisse traîner. Je suis sur mes gardes, méfiant et perplexe :

 

- « Tu veux que je vienne où et pour voir quoi ? C’est l’interclasse là et ça va bientôt re-sonner ! » Protestais-je en guise d’excuse pour justifier le non-enthousiasme ferme dont je faisais démonstration avec un zèle immodéré et démesuré.

 

- Pour voir quelqu’un, juste là ! »

 

Il m’entraîne vers la cage d’escalier… Je pensais : « qu’est-ce qu’on me veut encore, quel stupide tour est-on en train de me jouer là ? »

 

- « C’est qui ?

 

- Viens voir ! »

 

On passe la porte anti-incendie, on entre dans les escaliers, je m’apprête à descendre, il me retient :

 

- « C’est là !

 

- Où ? »

 

Je relève la tête et de l’autre côté de la rampe, dans la partie montante des escaliers, je vois deux filles qui attendent aussi …

 

- « Tu la connais non ? » Me dit-il, en guise d’explications.


-

 

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2

 

 

 

Je la connaissais, c’est vrai, un petit peu... Au collège, on étudiait le grec dans la même classe entre une heure et deux, horaire qui déplaisait au professeur mais qui permettait de manger prioritaire à la cantine !

 

Le professeur tenait malgré cela à ce que l’on travaillât et que l’on prît l’étude du grec ancien très au sérieux. Il fallait apprendre le vocabulaire et les conjugaisons par cœur ! J’ai décroché très rapidement…

 

Je n’étais pas à côté d’elle dans la classe mais de lui et nous n’étions pas toujours très assidus… Je me souviens de l’un des tous premiers cours, durant lequel il s’agissait d’écrire son nom avec l’alphabet grec, j’écrivais alors « Κυριλ » et le professeur passait dans les rangs corriger les fautes :

 

- « Non ! Là tu as écris « Kéline » ! Si tu veux écrire « Céline » , il faut utiliser la lettre sigma : « Σελινε » !

 

- Mais madame, Céline, ça ne s’écrit pas avec un « S » !

 

- Ce qui compte, c’est la prononciation et ça se prononce comme si ça s’écrivait avec un « S » ! »

 

Je corrigeais aussi ma copie : « Συριλ » écrivis-je alors mais sans aucune conviction ! Un « S », quelle drôle d’idée ! Mon voisin, lui, s’appelait Simon, avec un « S » mais pas nous !

 

Le temps avait passé et on se retrouvait là dans cette cage d’escalier, moi, quasiment traîné par les pieds, elle, là, immobile et muette à côté de sa copine, plus grande, qui avait l’air de s’impatienter… Que faire ? Que dire ?



 

3

 

 

 

Dans ce décor de cage d’escalier de lycée, tout était laid ! Les escaliers, les murs, les portes, les fenêtres, la lumière, les bruits, l’odeur même… Cet endroit me répugne et je n’aime pas m’en souvenir. Mon humeur était tout aussi détestable et cela s’entend puisqu’il est bien connu que le décor, l’ambiance, l’environnement exercent une forte influence sur les esprits jeunes.

Que s’est-il passé ensuite ? Il me semble me souvenir lui avoir dit maladroitement qu’elle était belle. Elle ressemblait à une fée avec son abondante chevelure ondulée qui lui recouvrait tout le dos et son petit visage que Rousseau aurait nommé « minois chiffonné ». Puis elle est montée et je suis retourné en cours. On ne s’est pas revu ensuite. Je n’ai pas souvenir que nous ayons échangé quelques mots suite à cela… Je ne me sentais pas l’envie de le faire !

 

Je ne pouvais m’imaginer à l’époque que quelque chose de beau puisse m’arriver. D’expériences, j’avais appris que des espérances trop lumineuses ne se réalisent jamais alors je n’en nourrissais pas et je n’accordais aucune espèce d’importance à cet épisode qui échappait totalement à ma compréhension et que ma raison jugeait tout à fait incongru. Cet élément n’avait pas place dans mon univers, dans ma bulle de smog. Tout autour de moi, trop d’ombres noires et de brouillard épais m’empêchaient d’apercevoir une quelconque lumière où que ce fût… Même un phare, je ne l’aurais pas vu !

 

Ou plutôt : si ! Des phares, j’en ai vu et je me suis précipité dans l’abyme, plusieurs fois, comme un très mauvais marin. Dans le brouillard, on ne voit rien d’autre que ces phares mais il ne faut pas pour autant s’en rapprocher de trop près ! Ce sont les phares de l’amour impossible. Ceux sur lesquels de malheureux marins s’échouent parfois… Alors, on en parle, on écrit des tragédies et on raconte des histoires. A-t-on pour autant compris réellement ce que c’est que l’amour ? Existe-t-il en dehors des abîmes de l’impossible ?

 

Si Dieu est amour, comme les croyants le prétendent et que l’amour est impossible, alors Dieu est impossible. La démonstration est faite ! Rien n’est absolu ! Tout est relatif ! Rien n’existe que ce que nous créons et en amour, comme en tout le reste, tout est à créer, à inventer, à imaginer… Mais l’amour n’est pas divin, l’amour n’est pas sacré. L’amour est humain, il est vivant et fait de chair aussi. Il est, dans tous les cas, comme une inspiration créatrice pulsionnelle et spasmodique qui se recommence sans repos ni cesse et qui avance comme la houle de l’océan… Quant aux phares, ils ne sont que des points fixes, des points morts.


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4

 

 

 

On s’est revu environ dix ans plus tard dans un autre lycée, elle surveillante, moi, professeur vacataire. Le proviseur me dit qu’elle se souvenait de moi. (!) Je l’avais vu en coup de vent en entrant dans l’établissement. En la voyant, je m’étais souvenu aussi… Ce n’était alors qu’une impression familière mais complètement oubliée qui envahissait peu à peu mon esprit, un souvenir incertain tout droit ressurgi d’une mémoire effacée. Entre temps, le ruisseau avait coulé… «Παντα ρει »[1]... Ce qui n’avait pas changé, c’est que je ne savais toujours pas quoi lui dire !

 

C’était un remplacement court, je ne suis resté que trois semaines et nous n’avons pas eu beaucoup l’occasion de nous croiser, de nous rencontrer, de nous connaître… C’est un peu comme s’il y avait eu un mur entre nous qui nous séparait.

 

Un matin tout de même, elle est entrée dans ma classe. J’avais oublié de faire l’appel, je n’avais pas envie de le faire et cela devait se laisser voir ! Elle me propose de le faire à ma place alors j’accepte, avec joie ! Je lui prête ma place sur l’estrade et mes élèves. C’était des élèves de quatrième. Ils sont assez calme ce matin là. On note les absents et on demande qui mange à la cantine, c’était mercredi. On échange quelques regards et même quelques sourires puis elle s’en va avec son petit papier. Je lui dis qu’elle peut venir faire l’appel tous les jours si elle veut ! Déjà dans le couloir, elle me répond : « Non ! Pas tous les jours ! » Et elle disparaît. Je ferme la porte. Je demande à mes élèves s’ils l’aiment bien comme surveillante et s’ils aimeraient l’avoir comme professeur. Ils hésitent… J’en entends même qui se plaignent qu’elle est trop sévère ! En guise de réponse, je leur dis que je ne les crois pas, que je pense que ce sont plutôt eux les petits malotrus et que j’espère, quant à moi, qu’ils ne l’embêtent pas trop ! 

 

C’est la première et la seule occasion que nous ayons eu de nous entrevoir un peu. Ces quelques regards furent donc pour moi particulièrement attentifs et scrutateurs. J’étais très intrigué, irrésistiblement poussé à assouvir mon ardente curiosité non satisfaite. Avait-elle changé ? Qu’était-elle devenue ? Il me fallait tout deviner en quelques regards dans ses yeux écarquillés de leur immense luminosité…



5



« J'crois que les histoires d'amour c'est comme les voyages en train… » [2]


Voilà la rengaine de grandcorpsmalade que ma mère écoute à fond dans son bain et que j’entends en écrivant ces lignes. Je suis allé baisser le son (la chaîne n’est pas dans la salle de bain) , elle est allée le remonter, à fond ! Elle me dit que je ferais mieux d’écouter au lieu de critiquer… Je ferais mieux d’avancer d’un mètre que de rester là où je suis à devenir de plus en plus intolérant… Parce que c’est moi qui suis intolérant ? A méditer, je présume !


Il n’empêche que je n’aime plus les voyages en train ! Je n’aime pas les trains d’aujourd’hui parce que ce sont des T.G.V. , qu’ils roulent à toute vitesse et qu’ils ne s’arrêtent plus ! C’est même la grande fierté nationale que de battre et rebattre encore le précédent record de vitesse sur rail. Il faut aller toujours plus vite, à un train toujours plus infernal : 574,8 km/h ! Voilà le grand objectif ! Voilà le noble but qui s’impose au-dessus de tout ! Voilà ce que veulent nous faire avaler les politiques et les grands lobbies de la construction ! Et la méga machine de la destruction transperce et électrocute tout sur son passage au nom d'un concept de développement économique intéressé et malhonnête.


Ces trains ne s’arrêtent dans plus aucune petite gare, ni en banlieue, ni en campagne, ils ne s’arrêtent que dans les grandes gares et les prix des billets sont exorbitants. A l’intérieur, toutes les places sont réservées. Les voyageurs sont entassés comme des sardines de première ou deuxième classe ! On est mal installé, on est contrôlé, inspecté, reniflé, fouillé, menacé (avec armes) , verbalisé… Et quand je vois tous ces voyageurs parfois ça me console de ne pas en être un. Je préfère encore tendre le pouce au bord de la route ! 


Pas besoin de réserver ni de payer sa place quand on attend au bord de la route ! C’est la seule façon de circuler librement et quand aucune voiture ne s’arrête, c’est l’occasion de marcher à pied pendant des dizaines de kilomètres jusqu’au couché du Soleil, parfois sous la pluie… Si ! C’est beau la liberté !



6

 


 

<< C'est toujours les mêmes qui roulent en limousine et les mêmes qui marchent à pied. »

  

C’est ce qui me trotte dans la tête quand je trotte sur la route. C’est ce que nous faisait remarquer Joe Strummer [3] dans Rude Boy et ce qui est encore plus vrai aujourd’hui : Pendant qu’une minorité de privilégiés virevoltent de limousines en jets privés, le plus souvent, aux frais du contribuable, une masse grandissante de voyageurs se trouve exclue de tout moyen de locomotion et se fait chasser brutalement des gares à coups d’interventions policières spectaculaires, d’arrestations et d’emprisonnements massifs. «Et si Adolf Hitler redébarquait, ils lui enverraient une limousine sur le champ. » [4]

 

Au milieu de ce clash qu’aucune révolution pour l’instant n’a jamais réussi à amoindrir, il y a aussi la masse compacte de ceux qui ont leur petit ticket dûment composté et leur petite place dans le train à laquelle ils s’accrochent jalousement et qu’ils gardent comme des chiens. Ils montrent leurs dents bien blanches à tous ces vagabonds qui marchent à pied au bord de la route. Ils croient que leur obéissance dévote, leur fidélité aveugle et leur foi absurde dans un système qu’ils ne comprennent pas les protègent du terminus programmé…

 

Ils cherchent les flammes de la vie dans les cendres du passé. Ils ne veulent croire que ce qu’ont cru leurs ancêtres et ne veulent jamais admettre que ce qui a déjà été admis longtemps avant eux. Ce sont des fantômes bien plus que des êtres vivants. Sans doute par une sorte de prudence déraisonnée ou alors par simple malveillance, ils se posent systématiquement en obstacle devant les chemins audacieux de la critique et les idées nouvelles qui en émergent. Pour protéger leur petit confort et leurs petits avantages mesquins, pour ne surtout rien remettre en question, ils érigent un mur contre l’espoir, un autre contre le rêve. Ils renient la vie et font de l’amour un T.G.V. ou un phare inaccessible.


 

7

 

 

 

Arrivé à la fin de mon contrat, je quittai mes élèves. Ils me firent part sympathiquement de leur déception. (Ils m’avaient mis dans la confidence qu’ils n’appréciaient pas beaucoup leur professeur titulaire…) J’étais de nouveau sans travail car c’est le principe de ce type de contrat précaire que de recruter les gens puis de les replonger sans aucun motif dans cet océan où l’on navigue à vue sans ne jamais trop savoir où l’on va. Je quittai ainsi Celine aussi.

 

Une année passa. Je fis quelques autres remplacements dans d’autres établissements... Je repensais de temps en temps à ce mercredi matin où nous étions tous les deux sur l’estrade. Le fallait-il ou pas ? Y avait-il là quelque chose auquel j’aurais dû m’accrocher ou non ? En tout cas, ma curiosité n’avait pas été satisfaite ! Cela est certain. Je n’ai jamais su lire dans les yeux des gens ou plutôt, je me suis bien trop souvent trompé. Que m’avait-elle dit ce mercredi là ? Que ne m’avait-elle pas dit ? Partageait-elle avec moi une certaine curiosité à mon égard ou, tout au contraire, s’apprêtait-elle à me montrer ses dents bien blanches ?

 

Tout cela me laissait songeur… Pouvais-je seulement lui faire part de mes interrogations d’une façon ou d’une autre ? Non ! Il était déjà trop tard ! Ou alors il eût fallu que je me misse à sa recherche… Au risque de passer pour un traqueur et de me voir accuser de harcèlement… Pas envie ! Mais je ne pouvais pourtant pas la laisser comme ça alors, je pris la décision d’écrire une petite nouvelle intitulée « UN PHARE OU UN TRAIN ? » et de la lui envoyer comme une bouteille à la mer.

 


FIN



 

Notes et liens:

[1] Grec ancien, signifie : tout coule

[2] Pour voir le texte: ici

[3] Biographie de Joe  Strummer:  ici

[4] Extrait de
White Man In Hammersmith Palais

 

 

Publié dans poésie

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