La révolution des pâtres

Publié le par ced

Un jour où le soleil punissait avec plus de férocité que d'habitude le dos des paysans, quatre jeunes éleveurs s'installèrent à l'ombre protectrice d'un arbre géant aux feuilles toujours vertes. Leur ennui était tel qu'ils décidèrent de faire une révolution.


L'objet de cette révolution serait les septante chèvres qu'ils gardaient avec leurs quatre chiens. La révolution devrait libérer les chèvres de leur asservissement à l'être humain et leur donner un monde libre où vivre sans l'oppression des hommes. Eux, bien entendu, ne seraient plus des humains mais des révolutionnaires qui dirigeraient les chèvres vers la révolution. Ils se réunirent en une assemblée révolutionnaire et chacun des quatre pâtres esquissa son point de vue sur la façon de réaliser la révolution.


Le premier, l'idéaliste pensait que les idées sont le fondement de la Révolution et que, par conséquent, s'ils n'avaient aucune idée, ils ne pourraient jamais faire la révolution. Sans théorie pas de pratique.


Le second, l'organisateur précisa que pour qu'une révolution soit menée à terme avec succès, tout doit être bien organisé, avec une hiérarchie de commandement et des positions bien établies. Parce que sinon, ce serait succomber au désordre et au chaos et la révolution ne s'en relèverait jamais.


Le troisième, le radical dit que la seule façon de mener à terme une révolution serait de passer par l'usage de la violence, en tuant tout ce qui s'opposerait à la révolution. Sinon, personne ne la prendrait au sérieux et la révolution serait mise en déroute. Et immédiatement après, il se leva du sol et avec une pierre ouvrit la tête des quatre chiens. Ses compagnons furent pris au dépourvu, il les calma en leur disant que les chiens sont les ennemis de la révolution, puisqu'ils servent aux humains pour réprimer et contrôler les chèvres. Personne ne soutint le contraire.


Enfin, le quatrième, le juste pensa que si les chèvres voulaient faire la révolution, elles devraient la faire elles-mêmes, sinon la révolution n'aurait pas de sens. Ses compagnons riaient. « Mais compagnon, tu ne te rends pas compte que les chèvres sont débiles, qu'elles n'ont pas d'idées ? » lui dit l'idéaliste. « Leur stupidité excessive nécessite que nous les guidions en étant leurs révolutionnaires » lui dit l'organisateur. « Les chèvres ne feraient rien pour leur bien si ce n'est y vivre » termina le radical. Le juste se tut. Ils discutèrent et débattirent longuement jusqu'à ce que la nuit les rejoignent, comme ils n'étaient pas d'accord sur le chemin à prendre pour la révolution, il décidèrent que chacun aurait un jour pour mettre sa stratégie à l'épreuve et que celle qui fonctionnera le mieux serait l'élue. Ainsi ils s'endormirent sous le gîte de l'arbre en attendant le jour.


Au matin du premier jour, l'idéaliste réunit ses trois compagnons et commença à les instruire quant à la création d'une théorie révolutionnaire. Il leur dit que les révolutions sont des procédures de mise en pratique d'idées déterminées. Par conséquent, sans un corps doctrinal d'idées bien constitué, la révolution ne sera rien d'autre qu'une révolte infantile. Pour que la pratique soit révolutionnaire, elle doit être soutenue par une théorie révolutionnaire. Ainsi il leur donna papier et crayon et ils commencèrent à élaborer ce que serait le manifeste de leur révolution. Entre l'écriture et l'écriture, l'idéaliste eu la lucidité d'interroger les chèvres au sujet de leurs idées. Selon lui, leurs réponses furent tant incohérentes qu'évidentes, ce n'étaient pas les chèvres qui devaient avoir les idées mais les révolutionnaires. Ils se préoccupèrent tant de la théorie qui devrait les mener à la révolution qu'ils passèrent toute la journée à écrire et quand la nuit les rejoignit, l'idéaliste n'avait pas pu faire sa révolution.


Pour mener à bien une révolution, avait dit l'organisateur, tout doit être bien organisé. Et ce fut la première tâche qu'il accomplit quand au matin du second jour il commença à organiser la révolution. « La révolution - dit-il – doit avoir un chef avec de grandes aptitudes pour guider les chèvres vers la révolution. » Et après cette introduction, il s'autoproclama Président des Comités Révolutionnaires et répartit les tâches entre ses trois compagnons. Il nomma l'idéaliste Président du Comité de Doctrine et Propagande où il serait chargé de créer la doctrine et de la propager pendant la révolution. Le radical fut nommé Président pour la Sécurité et l'Ordre Révolutionnaire, avec la fonction de maintenir l'ordre et la sécurité des révolutionnaires, puis il dit qu'il y a toujours des agents contrerévolutionnaires qui conspirent dans la main de l'oppresseur humain. Et pour finir, il nomma le juste Président du Comité Révolutionnaire pour la Révolution où il aurait en charge d'accorder en permanence l'esprit révolutionnaire avec la stratégie dénommée par l'organisateur « La Révolution est organisation ». L'organisateur précisa que chaque comité se réunirait une fois par jour et qu'il serait formé par les deux pâtres restants, puisque lui, le Président, serait tenu par des tâches organisatives plus importantes et ne pourrait assister.


Chaque comité, à la fin de sa réunion, élaborerait un rapport qui plus tard devrait être ratifié par le Président des Comités Révolutionnaires, après la ratification, les comités pourraient alors développer les activités en accord avec le rapport. Durant toute la matinée, l'organisateur expliqua le fonctionnement de l'organisation qu'il nomma « Parti Caprin Révolutionnaire de Libération » qui plus tard devrait être abandonné par la lutte révolutionnaire.


Après manger et bien disposé à continuer à organiser la révolution, l'organisateur ordonna les chèvres selon leur taille, mais comme cela ne le convainquit pas comme tactique révolutionnaire, il les ordonna donc par la couleur de leur robe, quand il pensa que cela les rendaient plus détectables par l'ennemi, il leur ordonna de s'organiser suivant la « tactique de camouflage désordonnée » où les chèvres semblaient être comme d'habitude alors qu'elles étaient en réalité ordonnées avec le plus grand soin pour le moment où la révolution explosera.


Pour le moment, les réunions étaient organisées et les rapports étaient ratifiés et quand la dernière chèvre eut vomi de nausée à cause des ordres d'organisation, la révolution et le jour de l'organisateur était achevés.


Lorsque le matin du troisième jour commençait à apparaître à l'horizon, le radical les avait mis debout disposé à utiliser toute la journée pour leur démontrer que sa manière de faire la révolution était la plus idoine, il ajouta: « Toi, idéaliste, tu as perdu ton jour à essayer de donner des idées à la révolution quand on sait depuis des années qu'on obtient beaucoup plus avec quelques jours de violence révolutionnaire qu'avec des années de propagande révolutionnaire, la révolution est violence, non idées » et continua « et toi, organisateur, tu as gâché ton opportunité en essayant d'aiguiller la révolution avec des comités inutiles alors que la révolution se compose d'actes incontrôlés et impulsifs. »


Comme première mesure révolutionnaire, le radical égorgea les trois plus grands boucs, alléguant que leur force pourrait mettre en danger la révolution dans le cas où ils se retourneraient contre les révolutionnaires. Plus tard, il ordonna d'égorger les cinq chèvres les plus débiles parce que leur débilité pourrait les faire tomber dans les manipulations des contrerévolutionnaires. Quand le juste refusa de tuer une seule chèvre, le radical ordonna à l'idéaliste et à l'organisateur de l'attacher à l'arbre pour être un espion humain et lui lança que plus tard un tribunal révolutionnaire le jugerait pour trahison à la cause. Non content de cela, il ordonna que soit exécutées cinq chèvres supplémentaires, comme avertissement aux possibles espions infiltrés. Après un interrogatoire de tortures et de violences, le juste fut contraint à mentir pour vivre et confessa qu'il avait collaboré avec sept autres chèvres pour anéantir la révolution. C'est ainsi que sept chèvres supplémentaires furent assassinées. Il prenait plus de temps que l'on pensait pour tuer une chèvre et lorsque le dernier animal fut exécuté, la nuit accompagna l'enterrement et le juste fut libéré.


Cette nuit, tandis que l'idéaliste, l'organisateur, le radical et le juste dormaient sous l'arbre imposant, se réalisa le premier de tous les actes révolutionnaires qu'ils avaient intentés. De leur propre initiative, les chèvres aplatirent de leurs sabots la tête des quatre jeunes pâtres et purent enfin se libérer de l'oppression et du supplice que les quatre hommes leur avaient fait subir. Juste comme dit le juste.


Fin.

D'après periodico Cnt n°338 octubre 2007

 

Publié dans poésie

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