Marxisme et révolution

Publié le par ced

Il est difficile de parler de théories économiques sans nager dans la confusion tant l'amas de contradictions dont se nourrit la mauvaise foi sans limites des économistes est efficace pour faire fuir toute sorte d'intelligence logique qui tenterait de s'en approcher trop près. C'est ainsi qu'au milieu de cette confusion, le marxisme est né et s'est hissé bien haut, passant pour le fer de lance de la critique du système d'exploitation alors qu'il a, tout au contraire, depuis plus d'un siècle, abondamment contribué à son maintien par la grave insuffisance critique de sa théorie qui, loin des objectifs révolutionnaires, préserve l'essentiel des préceptes économiques et donc du système d'exploitation.

D'abord, comme tous les économistes, Marx et les marxistes ne remettent pas en cause le postulat d'Adam Smith « tout travail laisse un excédent » qui sert de fondement à l'Économie. Tout au contraire de Proudhon pour qui « le principe que tout travail doit laisser un excédant n'est autre que la consécration du droit constitutionnel que nous avons tous acquis par la révolution, de voler le prochain. » (1) et en fidèles disciples de la doctrine de l'Économie, les marxistes se contentent de baptiser cet excédent plus-value et la définissent comme la valeur du surtravail. Ils développent toute leur théorie économique, sans remettre en cause ce qui fonde l'Économie, le droit de voler, et prétendent ainsi dénoncer l'exploitation, alors qu'ils la consacrent.

Une image simple permet de visualiser cette hypocrisie : admettons comme Marx que le travail d'un ouvrier dans une usine puisse être divisé entre travail nécessaire et surtravail, admettons comme Marx que ce surtravail ait une valeur bien déterminée sans se poser la question de qui la détermine, enfin, restituons cette valeur à l'ouvrier. Celui-ci est-il libéré de l'exploitation ? Selon Marx oui ! Pourtant, cet ouvrier continue à pointer tous les matins à la même heure qu'il n'a pas choisie, à faire un travail ingrat qu'il n'a pas choisi, à obéir aux ordres d'un patron qu'il déteste autant même si celui-ci ne s'enrichit plus que par son propre « travail nécessaire », tout cela en échange de quelques billets dont la valeur est fixée indépendamment de lui, par les économistes. Voilà selon Marx un monde libéré de l'exploitation, quelle foutaise!

Les marxistes croient que l'exploitation des travailleurs se mesure à la part de la plus value sur le travail, c'est à dire que seule la plus-value génère de l'exploitation. Ils oublient que le capitalisme existe sans plus-value et qu'il est même l'aboutissement logique de l'économie marxiste, le capitalisme d'État. Lorsque tout le capital passe entre les mains de l'État et que les travailleurs sont dirigés par ceux qui détiennent le monopole du pouvoir politique, il n'y a plus d'accumulation de capitaux, puisque tous les capitaux sont déjà accumulés entre les mains de l'État mais l'exploitation des travailleurs est la même parce que l'organisation du travail est la même : mêmes structures, mêmes usines, même division du travail, etc.

Pour rejeter ce constat que le capitalisme existe sans plus-value, on peut objecter que le capitalisme d'État se base au contraire sur l'extraction de plus-value et l'accumulation élargie mais une telle affirmation est une contradiction à l'état brute : Comment l'État, quand il possède déjà tout, peut-il accumuler encore, alors qu'il n'existe rien qu'il ne possède déjà ? C'est impossible, en tout cas, pour qui se soucie de logique, même s'il est néanmoins vrai qu'il s'agit bien là d'une de ces contradictions dont s'abreuvent abondamment les économistes depuis des siècles. Proudhon le signalait déjà dans Philosophie de la misère en 1843 : « N'est-ce pas en vertu de cette contradiction qu'on entend sans cesse répéter dans les cours, et qu'on lit dans les ouvrages d'économie politique, cette hypothèse absurde : Si le prix de TOUTES choses était doublé... Comme si le prix de toutes choses n'était pas la proportion des choses, et qu'on pût doubler une proportion, un rapport, une loi! »(2)

Les économistes, marxistes et autres, sont pires que des pyrrhoniens, ils refusent d'admettre que celui qui possède tout ne peut plus s'enrichir d'avantage, ils refusent d'admettre cette évidence pour vrai qu'il est impossible de posséder plus que tout. Non ! Ils préfèrent le mot de Tertullien sur l'Évangile, credo quia absurdum.

Contrairement à ce que pense Marx, l'État est toujours un exploiteur, qu'il extraie ou non de la plus value, parce qu'il peut prétendre aussi, pour justifier ses revenus, sa domination et l'exploitation qui s'en suit, que son travail est nécessaire et que tout travail mérite salaire. C'est ce qu'il s'est passé en URSS. La plus-value peut aisément se transformer puisqu'elle n'est qu'une vue de l'esprit et prendre la forme, par exemple, d'un salaire. La dernière trouvaille de la division du travail en fournit d'ailleurs une illustration percutante dans le métier de trader. Certains capitalistes trouvent encore trop fatiguant de placer eux-même leur capital et louent les services d'un travailleur pour s'en occuper. Ainsi, extraire de la plus-value d'un capital devient un travail ! Je laisse le soin aux marxistes d'y distinguer la part du surtravail et la part du travail nécessaire...

Cette distinction n'a d'ailleurs aucun fondement. Alors que la valeur est déterminée par la loi de l'offre et de la demande et que cette valeur est sujette à des aléas constants, mathématiquement indéterminables, Marx prétend que cette valeur se décompose en deux quantités bien déterminées : la valeur du travail nécessaire et celle du surtravail. Mais par quel miracle une valeur indéterminable, a priori, se transforme en deux valeurs déterminées chacune par une quantité de travail ? Il faudrait pour cela que la loi de l'offre et de la demande fixe la valeur de chaque produit en fonction de la quantité de travail fournie pour sa réalisation or ce n'est pas le cas. Si un produit nécessite beaucoup de travail mais n'est pas demandé, alors il ne vaut rien et aucun capitaliste ne pourra extraire une plus value de sa production, ni aucun travailleur un salaire. Ainsi, malgré ce que postulent les économistes, il peut arriver que le travail ne laisse aucun excédant, ni le capital aucune plus-value mais, au contraire, une perte lorsque la loi de l'offre et de la demande est défavorable.

Avant que Marx n'est formulé cette théorie de la plus-value, Proudhon en dénonçait déjà l'illusion : « Comment si l'offre et la demande sont la seule règle des valeurs, peut-on reconnaître ce qui excède et ce qui suffit ? Ni le prix de revient, ni le prix de vente, ni le salaire, ne pouvant être mathématiquement déterminés, comment est-il possible de concevoir un surplus, un profit? »(3)

Il ne s'agit pas de nier que les capitalistes volent les travailleurs mais, au contraire, de critiquer sans concessions toutes les théories économiques sur l'excédant ou la plus value (c'est la même chose) parce qu'elles tendent à réglementer ce vol en en faisant une loi économique.

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n, outre ces défauts théoriques, l'analyse marxiste, en ne percevant le problème de l'exploitation des travailleurs que sous le prisme de la plus-value, n'est qu'une œillère, qui conduit moins à cerner le problème qu'à en masquer l'essentiel. Pour pendre un exemple, il est clair que la division du travail, qui sépare activité intellectuelle et activité manuelle, qui spécialise et réduit toujours le champ de chacune de ces activités à très peu de choses, qui abrutit l'artisan en en faisant le simple rouage d'une machine qui le dépasse, est au moins autant à la source des inégalités sociales et de l'exploitation des travailleurs que la plus-value qui obsède Marx et les marxistes.

« Aussi, écrivait Kropotkine dans Champs, usines et ateliers en 1898, dès que nous nous détournons de la scolastique de nos manuels pour examiner la vie humaine dans son ensemble, nous ne tardons pas à découvrir que, sans repousser les bienfaits d'une division du travail temporaire, il est grand temps de proclamer ceux de l'intégration du travail. Jusqu'ici, l'économie politique a surtout insisté sur la division. Nous, nous réclamons l'intégration, et nous soutenons que l'idéal de la société - c'est à dire le but prochain vers lequel la société est déjà en marche - est une société de travail intégré, une société où chaque individu est producteur à la fois de travail manuel et de travail intellectuel, où tout homme valide est ouvrier, et où chaque ouvrier travaille à la fois au champ et à l'atelier.»

Une telle organisation du travail nécessite une éducation intégrale pour chaque travailleur, c'est à dire pour chaque individu, puisque cette éducation que défendait Bakounine a pour objet «qu'au dessus des masses ouvrières, il ne puisse se trouver désormais aucune classe qui puisse en savoir davantage et puisse les dominer et les exploiter.»



(1)Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, 1843 (Chapitre II. III.)
(2)Ibid (Chapitre II. III.)
(3)Ibid (Chapitre II. III.)

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