Mais c’est nous le peuple !

Publié le par ced

Mardi 6 mai, dans la salle du Sénéchal à Toulouse, nous assistons à la première projection du film : « Il s'agit de ne pas se rendre ». Le documentaire de Naïma Bouferkas et Nicolas Potin revient pendant 72 minutes sur le mouvement « anti CPE » du printemps 2006. Nous sommes à Toulouse, la rue déborde, et le gouvernement « entend ceux qui manifestent, mais aussi ceux qui ne manifestent pas ». Grèves, cortèges monstres, occupations et blocages. Voilà pour le décor, et nous sommes aux premières loges : discussions animées entre grévistes et usagers, entre manifestants et force de l'ordre. Chacun campe sur ses positions. Savoir terminer une grève ? Ne pas se rendre ?



La salle est archicomble mais, heureusement, tout le monde a pu rentrer. Beaucoup des acteurs sont dans la salle. Mis à part quelques ajouts (comme l’extrait de l’intervention télévisée de Chirac) l’ensemble des images du film a été filmé par les réalisateurs qui ont suivi le mouvement. Techniquement, le travail est très réussi et le film est agréable à regarder.

Pas de voix off, seulement des mots, des discours, des cris enregistrés sur le vif. Le montage respecte la chronologie des évènements et chacun a la parole, les manifestants, les policiers, les mécontents, les « bloqueurs », les « anti-bloqueurs », etc. En nous livrant ainsi les faits bruts, tels qu’ils se sont déroulés, le documentaire réussit à ne pas prendre parti et à exposer la réalité sans démagogie ni mystification. Les analyses et les éventuelles conclusions sont laissées aux soins du spectateur.

Le documentaire ne manque pas pour autant d’intérêt. En effet, il est la preuve que la réalité dépasse parfois la fiction et même l’imagination la plus débordante. Même Kafka n’aurait pas osé imaginer certaines scènes qui se déroulent une nouvelle fois sous nos yeux. Ainsi, une femme de la police explique à des manifestants qu’on ne les laissera pas aller… Au commissariat ! Si, si ! C’est interdit ! Sans doute une loi qu’on ne connaît pas… Plusieurs lycéens viennent alors d’être arrêtés pour « occupation illégale de la voie ferrée » et les manifestants exigent leur libération immédiate. Cette même femme, qui se complet décidément dans l’absurde, essaie ensuite d’expliquer le motif de l’arrestation au milieu de manifestants qui étaient tous sur la voie ferrée. Elle nous accuse de déranger l’ordre public, un manifestant répond : « Mais c’est nous le peuple ! »


C’est sans doute un des éléments qui ressort de ce documentaire et ce qui a fait la force du mouvement « anti CPE » où rien n’était tout à fait contrôlé et où, au milieu de l'effervescence, l’imprévisible et l’absurde pouvaient surgir à tout moment. Tout semblait possible.

La victoire du mouvement a été importante bien que très partielle puisque le CPE ne constituait qu’une des nombreuses attaques contre lesquels protestaient énergiquement un ample mouvement social. La faiblesse et même l'échec dans l'entreprise de l'élargissement des revendications tient moins aux balbutiements et aux maladresses, par lesquels une réalité nouvelle tente de s'exprimer, qu'à l'emprise du passé qui s'y perpétue malgré ce "nous" qui est le peuple.

La seule touche personnelle apportée par les réalisateurs est le choix du titre du documentaire, tiré d’un vers de Nazim Hikmet que le poète communiste turc criait du fond de sa geôle :


«Je suis dans la clarté qui s'avance
Mes mains sont toutes pleines de désir
Le monde est beau
Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres
Les arbres si verts, les arbres si pleins d'espoir
Un sentier s'en va à travers les mûriers
Je suis à la fenêtre de l'infirmerie
Je ne sens pas l'odeur des médicaments
Les oeillets ont dû s'ouvrir quelque part
Être captif, là n'est pas la question
Il s’agit de ne pas se rendre
Voilà.»



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Publié dans luttes sociales

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