Voltaire l'anarchiste

Publié le par ced

Le titre de ce texte est évidemment un raccourci abusif mais c'est que je suis, comme Voltaire l'était sans doute aussi, de mon époque où le plus important, surtout pour un titre, est d'être accrocheur et non exact.

 

Qualifier d'anarchiste cet écrivain choquera à n'en pas douter ceux qui n'ont retenu de lui que ses écrits les plus cyniques, ceux qui ne se souviennent que de l'homme d'affaire ayant peut-être eu des actions dans le commerce d'esclaves, ceux qui ne voient en lui qu'un bourgeois au service des puissants et bien d'autres encore.

 

Si je n'ai rien à répondre aux premiers, si ce n'est qu'ils ne se montrent guère moins cyniques à son égard, je voudrais en revanche signaler aux seconds que le billet de 20 euros qu'ils ont en ce moment même dans leur porte-feuille a certainement, lui aussi, servi à enrichir des marchands d'esclaves, des marchands d'armes, des trafiquants de drogues, etc. L'argent n'a pas d'odeur, c'est bien connu! De plus, en portant de telles accusations, on entretient l'idée qu'il existerait de l'argent sale d'un côté et donc de l'argent propre de l'autre alors que l'argent est toujours pourri et pourrit tout ce qu'il touche. L'argent n'est rien d'autre qu'un instrument de domination, sa valeur ne lui est donnée que par des lois qu'il s'agit de détruire.

 

Même si d'un point de vue moral, il reste important d'accorder autant que possible ses idées et ses actes, il est facile et bas d'attaquer un penseur sur ses moyens concrets de subsistance parce qu'ils sont autant à l'image de la société dans laquelle il vit qu'à celle de ses idées. Voltaire n'a jamais touché de droits d'auteur et contrairement à beaucoup d'autres écrivains, il n'a jamais écrit dans le but de gagner sa vie. Il n'a jamais écrit contre de l'argent.

 

Je tiens aussi à rappeler à ceux qui voient dans Voltaire un conseiller bourgeois, au service des rois, qui se plaisait à flatter leur despotisme, que cet affreux lèche-botte, cette carpette sans âme et sans dignité, a entamé dès l'âge de 23 ans la liste de ses séjours à la Bastille. Onze mois pour commencer puis, neuf ans plus tard, encore deux semaines de plus, après lesquelles il fut forcé à l'exil. Il a passé le reste de sa vie à faire la pute au près des baronnes pour subsister... Quelle vie de bourgeois en effet!

 

Sur Wikipedia (1), on l'accuse aussi, à demi-mot, d'avoir été un islamiste radical et antisémite... L'objet de cet article n'est pas de répondre à toutes ces accusations ni de faire de Voltaire un saint-homme pour réclamer sa béatification apostolique mais de s'intéresser à ce qu'il a écrit sur l'anarchie. Rien d'autre!

 

 


Selon Voltaire, il n'existe que deux grandes familles de gouvernement: la monarchie et la république. Il explique que le despotisme (auquel on pourrait joindre, à mon avis, tous les totalitarismes du 20ème siècle) appartient à la première famille dont il n'est qu'un abus tandis que l'anarchie appartient à la seconde, la république, et qu'elle n'en est, elle aussi, qu'un abus. Cela préfigure la pensée de Proudhon, pour qui la république est une « anarchie positive », et même l'histoire de la guerre civile en Espagne où s'affrontèrent fascistes et monarchistes d'un côtés, anarchistes et républicains de l'autre!


Dans « Supplément au Siècle de Louis XIV »:


« J'ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot despotique dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui, dans son origine, n'était que l'expression du pouvoir très faible et très limité d'un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd'hui un pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer, parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l'exercent. On s'était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes divisions. On est parvenu à imaginer une troisième forme d'administration naturelle à laquelle on a donné le nom d'État despotique, dans laquelle il n'y a d'autre loi, d'autre justice, que le caprice d'un seul homme. On ne s'est pas aperçu que le despotisme, dans ce sens abominable, n'est autre chose que l'abus de la monarchie, de même que dans les États libres l'anarchie est l'abus de la république. »


Le plus souvent, Voltaire emploie le mot « anarchie » dans le sens de désordre, chaos. Il note toutefois que même cette anarchie là crée l'ordre. Le 2 Mai 1764, lorsqu'il commente dans la Gazette Littéraire de l'Europe « L'Histoire complète de l'Angleterre, depuis Jules César jusqu'à sa révolution » de David Hume et analyse les guerres civiles en Angleterre sous Henri VIII et Marie sa fille, il écrit:


« C'est de l'anarchie que l'ordre est sorti; c'est du sein de la discorde et de la cruauté que sont nées la paix intérieure et la liberté publique. »


Voltaire ne se contente pas de placer sur l'échiquier politique l'anarchie à l'opposé de la tyrannie en accordant à chacune une appréciation tout aussi négative mais il distingue au sein de l'anarchie deux visions opposées:

La première, qu'il nomme « l'anarchie en politique », est détestable. Là encore, il faut saluer le génie visionnaire car toutes les tentatives des anarchistes de se mêler aux institutions politiques se sont en effet soldées par des catastrophes épouvantables et confirment incontestablement l'intuition du philosophe. L'histoire montre bien que les anarchistes doivent se méfier comme de la peste de tous les outils politiques de gouvernement et d'administration et, en particulier, s'abstenir de toute participation à toute élection.

La seconde en revanche, nommée « l'anarchie en religion », est profitable selon lui puisque décrite comme « presque nécessaire au repos public ». Il s'agit pour lui de détruire le dogme et son influence et de lui opposer le droit d'examiner et de professer. Et c'est là, à mon avis aussi, que réside la tâche essentielle des anarchistes.

Enfin, Voltaire précise que ces deux visions, d'abord présentées comme cantonnées dans deux sphères séparées, le politique et le religieux, se mélangent au contraire puisque la religion n'est qu'un établissement politique... J'ajouterais pour ma part, et vice versa.

Voltaire n'écrit certes pas ici qu'il est anarchiste, il écrit néanmoins que l'anarchie en religion est presque nécessaire. Ce « presque » reste pour moi une énigme, d'autant qu'un peu plus loin, il écrit qu'il faut détruire toute la juridiction ecclésiastique ainsi que son influence! Peut-être pourrait-on dire, plus rigoureusement, que Voltaire était « presque » anarchiste ou, plus exactement encore, qu'il se réclamait « presque » de l'anarchisme ? C'est comme s'il n'avait pas osé assumer son idée jusqu'au bout et qu'il n'avait esquissé dans cette note en bas de page (qui n'apparait pas dans toutes les éditions) qu'une ébauche qui appelait une suite...


Dans « Essai sur les moeurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII », Volume 3, Chapitre CXXX Progrès du luthéranisme en Suède, en Danemarck, et en Allemagne: (Tout le passage entre parenthèses est rédigé en note de bas de page.)


« Le genre humain s'est trouvé souvent, dans la religion comme dans le gouvernement, entre la tyrannie et l'anarchie, prêt à tomber dans l'un de ces deux gouffres.

(L'anarchie en politique est un grand mal, parce qu'il est important au bonheur commun que la force publique se réunisse pour la protection du droit de chacun; au contraire l'anarchie dans la religion non seulement est indifférente mais elle est même presque nécessaire au repos public.

Il est difficile que deux sectes rivales subsistent sans causer de troubles, et presque impossible que deux cent sectes en puissent causer jamais. La tolérance absolue, la destruction de toute juridiction ecclésiastique, de toute influence du clergé sur les actes civils, sont les seuls moyens d'assurer la tranquillité.

D'ailleurs il faut observer que le droit d'examiner ce qu'on doit croire, et de professer ce qu'on croit, est un droit naturel qu'aucune puissance ne peut limiter sans tyrannie, et que personne ne peut attaquer sans violer les premières lois de la conscience.

Tout homme de bonne foi, qui raisonnerait juste, ne pourrait proposer une loi d'intolérance sans poser pour premier principe que la religion n'est et ne peut jamais être qu'un établissement politique. Aussi compte-t-on, parmi les fauteurs de l'intolérance, plus d'hypocrites encore que de fanatiques.) »


Enfin, si je ne devais garder qu'une seule citation de Voltaire pour justifier la parenté de sa pensée avec l'anarchisme, je choisirais dans le chapitre VI du conte « La Princesse de Babylone » :


« Il vaudrait mieux n'avoir point de lois et n'écouter que la nature qui a gravé dans nos cœurs les caractères du juste et de l'injuste que de soumettre la société à des lois si insociables. »

 

Quel autre courant de pensée propose de détruire toutes les lois jusqu'à ce qu'il n'en reste point ? Quelle famille politique propose de détruire tout ce qui fonde l'État au nom de la Justice ? Il ne s'agit pas de s'y tromper, Voltaire ne propose pas, comme d'autres, de réformer quelques lois savamment choisies en fonction des arrangements politiciens du moment mais un combat sans concessions ni compromis contre l'injustice pour écraser l'infâme.

Comment ne pas entendre le même écho que celui de Buenaventura Durruti dans cet appel à transformer l'édifice des lois en ruines et n'écouter que la justice gravée dans nos cœurs ?


« Nous n’avons pas le moins du monde peur des ruines. Nous allons hériter de la terre. La bourgeoisie peut bien faire sauter et démolir son monde à elle avant de quitter la scène de l’Histoire. Nous portons un monde nouveau, là, dans nos cœurs et ce monde grandit en cette minute même »

 


L'anarchisme chez Voltaire n'existe qu'à l'état embryonnaire. Sa pensée peut donc être très utile pour s'adresser à ceux qui, aujourd'hui encore, sont restés totalement étrangers à la pensée anarchiste mais il manque à son œuvre l'affirmation et l'approfondissement de quelques jalons trop discrets, pour détrôner Proudhon dans le rôle de père de l'anarchisme, et même Albert Camus (2) comme premier anarchiste appelé au Panthéon!

On peut alors mesurer, tout l'effet que peut produire la récupération par le Pouvoir, par l'État d'une œuvre très riche, peut-être trop riche d'un révolutionnaire génial embastillé plusieurs fois de son vivant et empanthéonisé à sa mort.

Ceux qui auraient pu ou dû être les continuateurs de sa pensée l'ont très souvent rejetée catégoriquement comme on peut le voir dans cet extrait d'un article de Joseph Déjacque intitulé « Encore Voltaire » (3) publié dans Le Libertaire n°17, le 30 Septembre 1859:

 

Voltaire a pu être un personnage remarquable pour son époque, un monument du progrès humain sous le règne de Louis XV ; mais aujourd’hui ce n’est plus qu’une ruine vermoulue.[...] Voltaire, d’ailleurs, était un jésuite en rupture de ban, mais c'était toujours un jésuite, c’est-à-dire un politique, un hypocrite, un écrivain capable, selon la circonstance, de chanter la pluie ou le beau temps, de plaider l’existence ou la non-existence de Dieu. Voltaire est la tête fossile dont les libéraux d’aujourd’hui, autres débris fossiles, sont la queue. C’est le noble père ou le père-noble des bourgeois, le prototype de cette classe lettrée ou sensée lettrée qui ergote dans la presse ou les parlements, dans les salons de la finance ou les arrière-boutiques, en faveur de la monarchie-républicaine ou de la république-monarchique. C’est un maître-sauteur qui n’a légué à ses fils de 89 et de 93, de 1830 et de 1848, que la souplesse de son échine et la volubilité de sa langue dorée. Voltaire n’a pas fait de révolutionnaires dans le sens contemporain de ce mot, mais Voltaire a fait des saltimbanques. Écrire l’apologie de Voltaire en 1859, c’est, me semble-t-il, n’avoir rien appris de la destinée sociale, c’est n’avoir rien oublié de son éducation de collège. Si tous les bourgeois n’ont pas lu Voltaire en entier — et encore moins tous les prolétaires — ils en ont malheureusement sucé la substance dans tous les écrits et discours de ses neveux, avocats et tribuns, romanciers et poètes ; dans les écoles de l’université comme dans les écoles des frères ; enfin, dans l’enseignement de tous les instituteurs libéraux et jésuites, laïcs ou ecclésiastiques, à l’usage de toutes les classes de la société.[...]

Je suis loin de connaître tout le Voltaire original, tout le Voltaire-semence; mais j’en connais l’épi, la moisson, et cela me suffit pour me dégoûter de dépenser ma peine et mon temps à grignoter les cent cinquante poudreux tomes abandonnés en pâture aux rats des bibliothèques.


Dans cette critique acerbe, Déjacque juge davantage les récupérateurs de sa pensée, ces libéraux, bourgeois, journalistes, parlementaires, financiers ou boutiquiers, tous ces fauteurs de l'intolérance parmi lesquels Voltaire comptaient « plus d'hypocrites encore que de fanatiques », que son œuvre elle-même, en grande partie méconnue.

En effet, comment accuser de jésuitisme quelqu'un qui prônait « la destruction de toute juridiction ecclésiastique, de toute influence du clergé sur les actes civils » ? L'accusation ne tient pas, elle ne fait que démontrer le sabotage de sa pensée par cette classe ergoteuse qui prétend la défendre.

La vision de Déjacque des cercles voltairiens est percutante et juste. J'espère simplement proposer ici un aperçu différent de l'œuvre de Voltaire...

 


(1) Voltaire - Wikipédia

(2) Camus au Panthéon?

(3) ENCORE VOLTAIRE

Publié dans histoire

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apar 08/12/2009 23:27


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