Criminalisation du mouvement social

Publié le par ced

Le procès d'Alain Darré


 Le 23 janvier, au tribunal correctionnel d'Auch, le porte parole d'Agir contre de chômage 32 (AC !32) était jugé pour la dégradation présumée de deux automobiles, lors d'une manifestation le 17 juin 2006 à Auch.


Après une intervention de son avocat citant un article de la jurisprudence rejeté par le procureur, Alain Darré se présente à la barre devant Monsieur le juge " indépendant " et une salle pleine à craquer. Il parle sans discontinuer et répond à l'interrogatoire du juge. Cela dure longtemps. Alain Darré présente son action et son rôle très difficile et peu convoité de porte-parole au sein d'AC !32, il présente le mode de fonctionnement de l'organisation qui prend chaque décision "au consensus" , il présente aussi les relations d'AC !32 avec les organisations syndicales, bonnes avec certaines (SUD, CGT, CNT) moins bonnes avec d'autres (FO, CFDT) ...

Après cet effort, il regagne sa place et, alors que le tribunal s'apprêtait à entendre le premier témoin cité par la défense, l'homme s'écroule. On entend dans la salle "C'est l'émotion ! ... C'est quand on fait des belles choses ! ... " Il sera évacué par le SAMU
. Le tribunal a décidé de renvoyer l'affaire au 25 septembre prochain, à 14 heures. Ceci devrait laisser le temps à Alain Darré de recouvrer la santé.

Que lui est il reproché ?


Le 17 juin dernier, selon la police, celui-ci aurait rayé la carrosserie d'une Mercedes et arraché l'essuie-glace d'une autre automobile lors d'une manifestation, place de la Libération à Auch. Voilà pour le prétexte... Ce qui est reproché à Alain Darré est d'avoir bloqué la circulation automobile pour faire entendre une manifestation de chômeurs et précaires puisque c'est cela qui a provoqué des accrochages avec des automobilistes mécontents. D'autres parlent de criminalisation des mouvements sociaux. Des magistrats s'élèvent et dénoncent une justice à deux vitesses, de plus en plus dirigée contre les pauvres et les militants.

Aujourd'hui, la justice française se prononce au nom de la République, elle est donc laïque et ne se rend plus, comme jadis, sous le crucifix. Dans les tribunaux, les signes religieux ostentatoires et ostensibles sont interdits. Cependant, on ne se débarrasse pas de millénaires d'héritages judéo-chrétiens aussi facilement que l'on proclame, comme en 1789, la Révolution. Cet héritage est encore présent dans toutes les institutions. La justice n'échappe pas à la règle. Comme le signale Michel Onfray, " l'appareillage, la technique, la logique, la métaphysique du droit découlent en droite ligne de ce qu'enseigne la fable du Paradis originel : un homme libre, donc responsable, donc possiblement coupable. Parce que doué de liberté, l'individu peut choisir, élire et préférer ceci plutôt que cela dans le champ des possibles. Toute action procède donc d'un libre choix, d'une volonté libre, informée et manifeste. Le postulat du libre arbitre est indispensable pour envisager la suite de toute opération répressive."

Le libre arbitre, voilà le premier pilier biblique de la justice française, celui qui rend l'individu responsable de ses actes ! Quid des déterminismes sociaux ?
C'est u
ne première problématique pour ce procès : libre arbitre contre déterminismes sociaux, héritage judéo-chrétien contre analyses sociologiques. Une justice véritablement laïque ne peut pas trancher catégoriquement, ni pour l'un ni pour l'autre, a priori. L'image de la justice est une balance, elle doit soupeser chacun de ces deux principes contradictoires avant de se prononcer.

Alain Darré avait il librement choisi de bloquer la circulation du centre ville ou tout au contraire cet acte avait il été déterminé par la nécessité dans laquelle se trouvaient les salariés, chômeurs et précaires, présents à ses côtés de se faire entendre et de voir leurs dossiers examinés par la préfecture, lors de cette manifestation du 17 juin ? Y avait-il un déterminisme social, par exemple, une suite d'évènements logiques et collectivement concertés, ayant conduit Alain Darré à bloquer la circulation automobile ou a-t-il commis cette infraction uniquement de son libre arbitre, c'est à dire par pur caprice ?

Le deuxième pilier biblique de la justice française est la désignation d'un bouc émissaire. C'est une habitude encore très présente, héritée des traditions judéo-chrétiennes, que de faire porter la responsabilité d'une action collective sur le dos d'une seule personne. Le rôle exact du bouc émissaire est clairement décrit dans le texte biblique :

« Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l'enverra au désert sous la conduite d'un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. » (Lévitique XVI:21-22)

Alors que l'action du blocage des voitures a été réalisée par l'ensemble des manifestants, la justice, comme toujours, n'en poursuit qu'un seul au lieu de les poursuivre tous. Pour quelle raison ? La justice française peut-elle fournir une explication autre que cet héritage judéo-chrétien ? Est-ce laïque et républicain ? C'est la seconde problématique du procès : pourquoi Alain Darré serait-il plus responsable que les autres, tous solidaires et massivement présents lors du procès ?

Le libre arbitre et le bouc émissaire voilà les deux vestiges judiciaires moyenâgeux qui ont traîné un militant responsable devant des tribunaux qui reprennent de plus en plus leur forme antique, celle de l'autel des sacrifices ou des psychopathes encostûmés sacrifiaient l'innocent en prononçant des paroles codées par un verbiage propre à leurs cérémonies mystiques. Est-ce vraiment là la justice de demain ?



"N’en doutons pas, Messieurs, derrière les manifestations de cette justice, derrière mon arrestation par conséquent, pour parler de moi, et derrière l’interrogatoire qu’on me fait subir aujourd’hui, se trouve une grande organisation, une organisation qui non seulement occupe des inspecteurs vénaux, des brigadiers et des juges d’instruction stupides, mais qui entretient encore des juges de haut rang avec leur indispensable et nombreuse suite de valets, de scribes, de gendarmes et autres auxiliaires, peut-être même de bourreaux, je ne recule pas devant le mot. Et maintenant le sens, Messieurs, de cette grande organisation ? C’est de faire arrêter des innocents et de leur intenter des procès sans raison et, la plupart du temps aussi – comme dans mon cas – sans résultat. Comment, au milieu du non-sens de l’ensemble d’un tel système, la vénalité des fonctionnaires n’éclaterait-elle pas ?"
(Kafka - Le procès)

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