Le respect mutuel

Publié le par sed

"L’égalité des personnes est la première condition du nivellement des fortunes, laquelle ne résultera que de la mutualité, c'est-à-dire de la liberté même." (Pierre-Joseph Proudhon, De la Capacité Politique Des Classes Ouvrières)



Il est d'usage pour la plupart d'entre nous de ne pas accorder le même "respect" à chacun et de placer chaque personne que nous connaissons dans (au moins) deux catégories: les mépriséEs qui n'ont pas droit au "respect" et les admiréEs qui sont "respectéEs".
Cette division est-elle sans conséquences ?


Un "respect" qui n'est pas accordé à toutes et tous et qui n'est donc pas considéré au rang de valeur universelle, ne peut être analysé que comme un certain sentiment privilégié accordé à l'autre au nom d'une certaine grâce. C'est un sens bourgeois du "respect": il n'est alors qu'une décoration, un sacrement, un privilège accordé à une catégorie de personnes au dépend d'une autre. Il conduit à une hiérarchisation des êtres allant à l'encontre du principe de l'égalité: la classe des respectéEs au dessus de  la classe des mépriséEs. Il s'agit alors pour chacun de se battre pour se faire "respecter" et l'égalité des êtres est ainsi rendue impossible.

Les inégalités entre les individuEs ne sont que le produit d'une construction sociale bourgeoise.

Face à cette situation, toute personne pour qui la justice sociale ou l'égalité ne sont pas de vains mots, doit faire face au plus grand nombre, faire face à un tel système de classe, faire face à une telle vision ségrégationniste du monde. Renier une admiration qui n'est pas accordé à tous et toutes, renier aussi un mépris qui n'est pas accordé à tous et toutes et se défendre d'admirer ou de mépriser personne en particulier: nous sommes tous égaux. Que j'aime une personne A plus qu'une personne B, que je préférère une personne A à une personne B ne doit pas impliquer que mon esprit concède à cette personne A une quelconque forme de supériorité sur la personne B.

Les relations privilégiées, celles qui ont cours au sein d'un cercle d'intimes, ne peuvent naître que de sentiments intimes: l'amour ou l'amitié. Ces sentiments sont une force d'attraction entre les êtres indépendante de leurs esprits. Leurs sentiments contraires: la haîne ou l'inimitié sont, de façon similaire, une force de répulsion. Aucune de ces relations privilégiées ne peut naître d'une volonté de l'esprit épris de Justice et d'Egalité et cet esprit ne peut y jouer aucun rôle, il ne peut y apporter aucune caution ou valeur spirituelle car il en résulterait que cet esprit admet une vision hiérarchique du monde (entre celles et ceux que j'aime, celles et ceux que je hais et les autres) et renie alors les idées de justice ou d'égalité.
 
Si je veux bien concéder que ces idées ne sont pas absurdes, alors, les sentiments intimes et les relations privilégiées auxquelles ils peuvent donner lieu ne peuvent admettre aucune justification théorique ni être subordonnés à aucun principe, aucune règle de l'esprit : la ou les personnes que j'aime (ou à l'inverse que je hais) de tout mon coeur ne reçoivent de la part de mon esprit ni plus d'admiration ni plus de mépris.

L'amour et l'amitié comme la haine et l'inimitié vient du coeur et les lois du coeur échappent à la raison.

En ce monde, de tels sentiments sont rendus presque impossibles puisque tout doit être subordonné à des règles, à des principes, à des lois qui réduisent les libertés individuelles à la portion congrüe. Que ces lois soient démocratiques ou non ne change presque rien. Cette morale, ce sens civique ou cette logique de profit qu'exigent de chacun de nous la religion, l'état et l'économie capitaliste se répandent comme des chancres ou plus exactement des métastases qui se développent et se répendent sur cette véritable angiogénèse qu'est la prolification du mépris ou de l'admiration parmi des individus pourtant égaux. Lorsque le sentiment intime, le sentiment amoureux n'est pas totalement réduit à néant sous l'action destructrice de ces trois monstruosités, il est toujours mutilé, contaminé à un degré ou à un autre.

Telle est l'origine de l'évolution dénaturée et cancéreuse de notre civilisation où l'amour est, au mieux, remplacé par une fade admiration et la haîne par un orgueilleux mépris. Les exceptions ne sont que des miracles.

Nous vivons dans une société où les amours et amitiés ont été réduites à des représentations superficielles et quasiment vides parce que soumises aux exigences de la religion, de l'état et du capital sous lesquels plient nos véritables sentiments, ceux qui nous viennent droit du coeur, ceux qui nous font pleinement humains et qui ne peuvent s'épanouir que dans l'anarchie.

Aucun système social ne peut contenir, enfermer en son sein l'amour. L'amour est un sentiment obstinément mystérieux qui échappe à la raison, à l'esprit et, par voie de conséquence, à tout ordre social puisque depuis la fin de la "monarchie de droit divin" et l'avènement de la démocratie, cet ordre social est (ou est censé être) celui que les citoyens électeurs ont choisi et qu'il est produit par des élus humains. Ce système produit de la raison humaine ne peut donc pas lui échapper.

A écouter tous nos élus sans exception, on jurerait que ce système serait le plus juste et qu'il faudrait même le défendre! Les individus relégués par cet ordre social au rang de mépriséEs n'auraient qu'à se taire et mieux voter la prochaine fois! La vérité est que tous nos élus ne sont là que pour la décoration, le sacrement, le prestige et les dorures, en un mot : le privilège. Le peuple s'y trompe de moins en moins. Plus l'abstention progresse et moins tous ces professionnels du trône démocratique ne peuvent prétendre le représenter. A force de s'efforcer à péter plus haut que leurs dorures, certains en sont arrivé à se chier dessus magistralement et cela n'est plus qu'un secret de polichinelle : les culs dorés ne représentent qu'eux-mêmes et leurs petits intérêts, nous, le peuple, n'avons pas besoin d'eux. Que se vayan todos!

L'amour ne comprend pas l'ordre social et l'ordre social ne comprend pas l'amour. L'amour appelle continuellement à la révolution, c'est à dire à la réalisation de cette chimère qu'est la société égalitaire.

"Au prolétaire le plus méprisé, la raison est offerte. Il est moins seul que celui qui le méprise, dont la place deviendra de plus en plus exigue, et qui sera inéluctablement de plus en plus solitaire, de plus en plus impuissant. Leur injure ne peut pas nous atteindre, pas plus qu’ils ne peuvent saisir le cauchemar que nous sommes dans leur tête : sans cesse nié, on est encore là." (Robert Antelme, l’Espèce Humaine.)

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