La crise permanente de l'anarchisme

Publié le par ced

"La crise permanente de l'anarchisme" est le titre d'un texte écrit par Gaston Leval à la fin des années 1960 dans les cahiers de l'humanisme libertaire.

Je trouve ce texte très intéressant, surtout parce qu’il n’a pas pris une ride. Les quelques dates citées (scission de la
Fédération Anarchiste en 1967) peuvent facilement être actualisées (je pense notamment aux multiples scissions dont est issue la Confédération des Groupes Anarchistes, en fait, c’est les congrès sans scissions qui doivent être assez extraordinaires à la FA…)

Je trouve quand même que dans ce texte, Gaston Leval fait un peu trop le philosophe désabusé mais peut-être est-ce inévitable lorsqu’on médite trop sur un « mouvement anarchiste » dont la consistance est si incertaine que son existence même reste très hypothétique. Mais je pense que des idées peuvent traverser les âges sans pour autant être portées par des « mouvements » plus ou moins populaires et surtout que ce n’est pas la popularité des mouvements idéologiques qui mesure la validité de ces idées.

Seule la médiocrité traverse l'histoire et ses révolutions sans encombres, les grandes idées, elles, sont sans cesse menacées. La science en fournit de nombreuses illustrations : ainsi les Grecs de l’Antiquité défendaient l’idée d’une Terre ronde. Eratosthène avait même calculé une valeur de son rayon très proche des mesures actuelles. Pourtant, jusqu’à la fin du Moyen-Age, l’idée d’une Terre plate est restée infiniment plus populaire dans tous les pays catholiques. Bien que tous les arguments scientifiques rendant tout à fait irrecevable cette thèse aient été formulés des siècles plus tôt, le mensonge se maintint plus de mille ans et le « mouvement » en faveur de la vérité resta insignifiant car rares étaient, et pour cause, ceux qui défendaient l’idée d’une Terre ronde.

Je pense donc que l’inconsistance du « mouvement anarchiste » n’entame en aucune façon la valeur idéologique de l’anarchisme que
Rafael Barrett définissait ainsi:

«L'anarchisme, extrême gauche de l'avalanche émancipatrice, représente le génie social moderne dans son attitude de somme rebelle.»

L’anarchisme est défini hors du temps par une attitude ou une tendance tandis que le « mouvement anarchiste » évolue en fonction de ceux qui le portent et, éventuellement, le trahissent. Il s'agit donc de deux choses essentiellement différentes et qu’il ne faut pas confondre ! C’est pourtant ce que fait Gaston Leval dès la première phrase
:

L'anarchisme, ou plus exactement ce qu’on appelle le mouvement anarchiste français, est en crise.


Partant de
cette confusion, il en arrive, très logiquement, à une critique acerbe de l’anarchisme qui le conduit jusqu’à rejeter complètement « l’anarchie ».

Certes, ce mot «anarchie» se prête aux interprétations les plus sensées comme les plus baroques et je répète que ce fut une erreur énorme de Proudhon que l’avoir choisi pour définir un idéal d’ordre et d’harmonie.


Lorsque Proudhon emploie ce mot, il existe déjà. Voltaire disait par exemple : « Comme le despotisme est l'abus de la royauté, l'anarchie est l'abus de la démocratie. » (Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations) Et c’est probablement, jusqu’à Proudhon, sa définition la moins péjorative. Donc lorsque Proudhon choisit ce mot, il est déjà connoté très négativement et il n’a pas eu besoin des anarchistes pour cela ! D’ailleurs, Proudhon parle « d’anarchie positive » pour bien marquer la différence avec l’autre : il dit, par exemple, « la République est une anarchie positive. »

Je pense que Gaston Leval se trompe totalement et que l’essentiel du problème ne réside pas dans le nom choisit pour l’idée mais dans la méconnaissance ou pire la négation de ce qu’elle contient par ceux-là même qui prétendent la défendre. Et changer son nom risquerait d'aggraver encore la confusion à son propos.

Bien sûr que les ignorants se figurent encore que l'anarchie est le désordre et que sans gouvernement la société sombre dans le chaos. Ils sont incapables de concevoir un autre ordre que celui imposé par la terreur des armes. L'anarchiste, lui, en est capable et
faire la révolution, c'est précisément agir à ce niveau : briser le poids idéologique dominant.

Lorsqu’un mot a reçu une aussi belle définition que celle de
Kropotkine (et il y en a d’autres…) il faudrait être fou pour s’en débarrasser !

«L’Anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécanique(*) des phénomènes, qui embrasse toute la nature, y compris la vie des sociétés. Sa méthode est celle des sciences naturelles, et par cette méthode toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Sa tendance est de fonder une philosophie synthétique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des sociétés humaines et leurs problèmes politiques, économiques et moraux».

(*) Aujourd'hui, on appellerait plutôt "logique" cette "mécanique" de la pensée.


Vive l’Anarchie et vive l'anarchisme !


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