L’université sauce Bologne

Publié le par ced

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Alors que les universités s’engagent dans un mouvement dur contre la loi Pécresse « relative aux Libertés et Responsabilités des Universités » (L.R.U.) , il importe de replacer celle-ci dans ce processus de transformation globale des universités européennes engagé voilà maintenant presque 10 ans.


L’espace européen d’éducation supérieure, également appelé « processus de Bologne » est né en 1998 avec la déclaration de la Sorbonne (occupée symboliquement hier) pour se consolider en 1999 avec la Déclaration de Bologne signée par les ministres de l’éducation des pays membres de l’Union. Ce document expose les objectifs, les défis, le système de financements, les critères d’excellence, l’ossature générale, les réseaux universitaires, les ressources humaines et le projet « social » des universités de manière peu lisible avec un texte hyper-spécialisé compréhensible seulement par les experts en la matière pour en diminuer largement l’accès aux étudiants qui seront les principaux concernés et en limiter la discussion et la diffusion à des cercles fermés.

 

En analysant le document de façon exhaustive, sous une apparence de réformes progressives en faveur des étudiants, se cache la privatisation de l’enseignement où l’université joue le rôle d’une fabrique de travailleurs précaires. En voici les grandes lignes :


1) Dévalorisation des diversités culturelles

 

Il s’agit de créer un contexte universitaire européen commun sans tenir compte ni des disparités des systèmes d'éducation, ni des capacités disparates en recherches et documentations, ni des capacités économiques des différents pays. Il s’ensuit une dévalorisation des diversités culturelles avec une intention claire de la part des pays les plus développés comme la France, l’Allemagne et l’Angleterre, aidés des pays riches comme la Hollande et le Luxembourg, de créer une tutelle sur les autres pays moins développés comme l’Espagne et le Portugal, sans parler des pays en voie d’intégration…

 

2) Orientation des filières


Les maquettes des filières sont orientées vers le marché du travail dans un contexte international de globalisation au rythme imposé par les entreprises et les intérêts immédiats du capital. Comme conséquence, les filières « trop » humanistes ou culturelles sont vouées à disparaître parce qu’elles n’aboutissent pas directement sur le marché du travail, tandis que les filières professionnalisantes se multiplient. L’objectif est de déléguer aux universités la formation professionnelle dont les entreprises avaient jusqu’à aujourd’hui la charge.

 

3) Différenciation sociale


La personnalisation des études avec des « filières à la carte » et la restriction de l’accès aux études universitaires au niveau master, accentuent encore la sélection et aggrave clairement le préjudice encouru par les classes les moins riches.

 

Ces premiers objectifs ont déjà été largement réalisés avec l’application des différentes réformes (LMD/ECTS, Plan U3M, etc.) sous les gouvernements Jospin et Raffarin.

 

4) Privatisation de l’enseignement


Ce qui est vraiment en jeu, c’est la privatisation de l’enseignement : il s’agit de mener à terme un processus d’externalisation des services, de précarisation des personnels, de réduction du nombre des bourses, d’augmentation des taxes d’inscription et, surtout, d’obliger les universités à mendier des fonds auprès des entreprises ou fondations pour pouvoir réaliser des recherches et améliorer ces fondations qui prendront peu à peu le contrôle de l’université. L’université est gérée comme une entreprise où nous ne sommes pas éduqués pour être plus libres et plus cultivés mais où nous apprenons ce qui les intéresse, eux, pour continuer l’engrenage du capital auquel bien sûr nous nous soumettrons pour que leurs fils continuent à vivre au frais des fils du prolétariat.

 

5) Fabrication de précaires


Dans la ligne du contrôle des entreprises sur les universités, les stages en entreprises sont de plus en plus importants et sans rémunérations pour préparer les étudiants au marché du travail précaire. Ces stages sont déjà devenus un véritable filon pour certains entrepreneurs qui exploitent une main d’œuvre gratuite (ou presque) et très qualifiée dans des « boîtes à stages » où la quasi-totalité des travailleurs sont des stagiaires. Dans le même temps, les bourses sont remplacées par des «prêts étudiants » prétendument avantageux pour financer des études dont les frais sont de plus en plus exorbitants. A la sortie de l’université, le futur travailleur précaire se trouve donc, en plus, endetté.

 

6) Délocalisation de la recherche


Si les études sont assujetties aux intérêts du capital des corporations économiques, technologiques et militaires, il est à craindre un processus de délocalisation semblable à celui que l’on a observé dans d’autres secteurs de l’économie. Jusqu’à quand les universités européennes resteront-elles rentables ? Combien de temps attendra le transfert des activités de recherche aux pays du tiers-monde dans des conditions pires et avec des coûts plus bas ?

 

7) L’éducation inféodée aux intérêts du capital


L’unique objectif est de fomenter la compétitivité et que le capital remplisse tous les recoins de la vie, y compris quelque chose d’aussi nécessaire et personnel que l’éducation. C’est notre qualité d’être humain qui est violée quand le seul objectif de l’éducation devient la formation de travailleurs dociles et corvéables à merci, quand nous sommes traités comme de la « chair à patron ».

 


Aujourd’hui, c’est à ces derniers points que s’attaque la loi Pécresse/LRU qui n’apparaît que pour répondre aux objectifs d’un processus de transformation en profondeur du monde universitaire européen dans lequel nous nous sommes déjà engagés et qu’il faut rejeter en intégralité.

Pour défendre une éducation libre scientifique et rationnelle dans des universités critiques et populaires, ce n’est pas seulement la loi Pécresse/LRU qu’il faut bloquer mais le processus de Bologne dans toutes ses grandes lignes parce qu’on ne pourra stopper ses conséquences néfastes qu’en visant à sa source.

Derrière cette réforme des universités, c’est une logique beaucoup plus globale contre laquelle il s’agit de lutter et le piège à éviter est de se cantonner à des revendications, elles, enfermées dans la bulle universitaire nationale.

 


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